• Laurent Bailly-Barthez

Il nous faut un plan !



J’ai sans doute mal cherché, mais je n’ai pas l’impression que mon domaine professionnel de la Construction et de l’Immobilier ait donné beaucoup d’écho à la présentation du Plan de Transformation de l’Economie Française (PTEF) du Shift Projet.

Pourtant, lundi 7 février avait lieu cette présentation du PTEF sur lequel le Shift travaille depuis 2 ans. Présentation en présentiel à Science Po, elle était également accessible à tous grâce à Zoom (secteur 14 : Usages Numériques), ce qui a évité une multitude de déplacements pour y assister (secteurs 11/12 : Mobilités Longue Distance & Quotidienne) !


Même si c’est l’Immobilier/Construction qui me mobilise au premier chef, m’amuser comme je viens de le faire en introduction à relier 3 des 15 secteurs ciblés par le PTEF me permet de préciser que l’objectif de ce plan, à savoir la réduction de 5% par an des émissions de Gaz à Effet de Serre (pour se conformer aux objectifs de l’Accord de Paris) ne relève en rien d’une nième politique de l’« Environnement », qui s’alignerait sur le même plan que les autres politiques sectorielles ! Non, pour le Shift Project, il s’agit d’une vision systémique, qui s’articule autour des lois de la physique en leur accordant un rôle central pour évaluer des solutions et prioriser des actions pragmatiques.

Car il faut garder en tête les ordres de grandeur pour se faire une idée des défis qui nous attendent : Saviez-vous qu’au rythme actuel de notre économie carbonée, nous aurons rejeté en moins de 30 ans l’ensemble du CO2 que nous pourrions nous permettre de consommer jusqu’en 2100 pour rester dans les clous de l’Accord de Paris ? Cela illustre bien les mutations à imaginer, quand on rajoute que ce même horizon de 30 ans est une durée réaliste de transformation des secteurs en tenant compte des inerties physiques qui y sont à l’œuvre (Par ex le taux de renouvellement du parc automobile). Sans compter qu’en l’état actuel des connaissances, des secteurs entiers en sont réduits à formuler des paris technologiques (ex : l’Avion à Hydrogène) pour espérer faire leur part dans la décarbonation de l’économie.


Or, rien de tel pour notre secteur (secteur 10 Logement suivant le Shift, ou celui de l’Habité selon la classification, plus poétique mais tout aussi pertinente, de l’Economie de la Fonctionnalité et de la Coopération), qui présente deux caractéristiques favorables à un efficace passage à l’action :

1/ Un usage important des énergies fossiles, notamment dans le chauffage, donc un secteur qui est encore très émetteur de CO2 et dans lequel tout changement aura un impact massif. 2/ La décarbonation y est envisageable sans pari technologique, techniques et matériaux étant déjà opérationnels et efficients.


Néanmoins, notre secteur doit surtout changer d’échelle, notamment en Rénovation, car, en tenant compte du taux de renouvellement des surfaces bâties d’environ 1% par an, on doit pouvoir d’ores et déjà agir sur les 75% des m2 de 2050 qui sont déjà là aujourd’hui.

Dans le neuf, un grand pas réglementaire a enfin été fait, avec l’entrée en vigueur progressive de la RE2020 depuis le 1er janvier. Celle-ci marque une véritable saut qualitatif, mais elle entrera en vigueur de façon progressive, et sa pleine mesure ne s’inscrira que dans le temps long. Ici, c’est l’inertie du processus de réalisation, entre conception, instructions de permis et mise en chantier effective, qui va retarder des effets réels qui ne porteront de toute façon que sur quelques % des surfaces bâties totales.

C’est donc essentiellement sur l’ancien que vont se porter les enjeux, quoiqu’en pense une filière qui est habituée à faire des m2 construits son seul thermomètre mesurant sa santé. La pression règlementaire commence à s’y organiser, avec notamment les restrictions appliquées progressivement aux classes les plus basses des DPE. Elle pourrait être plus rapide, mais il est surtout important qu’elle permette une visibilité à long terme et de la constance, qu’elle demeure systémique et non pas variable d’ajustement. Ceci pour permettre une saine planification des décisions d’investissements dans la durée d’une part. Et pour structurer la filière en termes d’emplois. En effet, comme le montre bien la prospective du Shift Project, dans un secteur de l’Immobilier/Construction décarboné, les besoins en emplois ne reculent pas, bien au contraire. Alors que la filière manque déjà de bras, de cerveaux (et sans doute singulièrement d’attractivité), le rapport du Shift estime à plus de 100 000 les besoins supplémentaires. Ceux-ci vont se transférer dans la rénovation, mais aussi vers les services, qui sont très mal quantifiés aujourd’hui : l’entretien et la maintenance, l’ingénierie pour générer les efficacités énergétiques, mais encore la transaction, la gestion (syndics), les services financiers associés …


Une vision globale qu’il convient maintenant de faire partager, en aidant le plus grand nombre à adapter sa focale. Evidemment, au vu du débat organisé à la suite de la présentation, et réunissant sur scène un représentant du Medef et de Veolia, on a immédiatement constaté que cela ne se ferait pas sans résistance. Mais depuis quand les résistances empêchent d’agir ? Il nous faut un plan !


0 commentaire