• Laurent Bailly-Barthez

Savile Row's Day : En 2022, souhaitons-nous de faire mentir Ovide !



« Je vois le Bien, je l’approuve, et je fais le Mal ! » En 2022, souhaitons-nous de faire mentir Ovide !

Comme chaque année, je profite du Savile Row’s Day (30 janvier, date anniversaire du Roof Top concert des Beatles le 30 janvier 1969) pour sacrifier à la coutume des vœux, à l’extrême limite de sa date de péremption. Pour dire vrai, il faut garder une bonne dose d’optimisme avec ces 30 jours de recul pour continuer à souhaiter que 2022 soit une année réellement utile dans la lutte pour le changement climatique. Car Ovide, le poète latin des débuts de l’Empire, n’a pas attendu nos vies 100% numériques et rythmées par la crise climatique galopante pour mettre le doigt sur la plus grande difficulté qui agite la plupart d’entre nous, désormais convaincus de l’urgence environnementale : la dissonance cognitive !

Car nous le ressentons cruellement, il serait commode de considérer que les dysfonctionnements de l’Anthropocène ne sont que l’apanage de seuls « Autres », faciles à désigner et aisés Boucs-émissaires. Mais c’est malheureusement un leurre : Le Bouc est aussi solidement implanté en chacun de nous et c’est d’abord dans notre intériorité que se joue le féroce combat entre des processus psychiques et des habitudes de vie installés et incrustés depuis si longtemps que nous ne savons plus les identifier, et notre volonté bien réelle de changement au service du climat, de la biodiversité, et, in fine, de notre propre survie en tant qu’espèce …

Si bien que, tel ce "Je" que décrit Ovide, nous continuons à agir à l’inverse de ce que nous savons être notre intérêt, source des sentiments de culpabilité et d’éco-anxiété qui nous tenaillent.

Alors, par où commencer en 2022 pour faire mentir Ovide ?

L’un des chemins les plus courts et les plus salutaires est assurément de suivre la piste du dessinateur Christophe Blain, qui a commis à l’automne une géniale « Conférence Dessinée » en collaboration avec Jean-Marc Jancovici : LE MONDE SANS FIN. Cette BD, qui se présente comme une conversation déambulatoire sur près de 200 pages entre les deux auteurs, nous fait prendre conscience de ce que les habitués du discours très structuré de Jean-Marc Jancovici connaissent bien : l’acteur central de notre Monde qui se veut sans Fin, c’est l’Energie ! L’Energie, ce petit truc de rien du tout, qui ne représente que 5% des consommations à l’échelle mondiale et que nous trouvons toujours trop chère (voir le débat actuel sur le pouvoir d’achat), l’Energie fait fonctionner le monde, ou plutôt non : c’est l’Energie qui a fait le monde tel qu’il est, depuis qu’elle est abondante et (quasi)gratuite !

Mais puisque nous sommes dans un BD, au lieu de rester avec un pur concept, le crayon de Christophe Blain l’incarne dans un personnage incroyable : l’Iron-Man ! Quand les transhumanistes parlent de l’homme augmenté, on se rend compte qu’ils ont une révolution industrielle de retard : Iron-Man, c’est déjà chacun d’entre nous, démultiplié par l’ensemble de la puissance des machines qui nous entourent, elles-mêmes alimentées par l’énergie que nous consommons ! On suit ainsi de page en page Iron-Man - au fil des explications et des ordres de grandeur données par Jean-Marc Jancovici et formidablement illustrées par le dessinateur (au hasard, filez en page 76 pour comprendre l’énergie que nous consommons quand nous décidons de notre modèle de vacances) - nous le voyons grossir et se transformer, biberonnant en permanence sa canette d’énergie fossile … Canette dont nous sommes tous réellement accros, mais dont il va pourtant falloir apprendre à se passer, dès lors que la majorité de cette énergie fossile existante est déjà consommée (pages très claires sur les différentes sources et leurs modes d'extraction) et qu’elle a déjà très largement transformé le climat de la Terre pour un bon bout de temps.

C’est donc à une déambulation particulièrement efficace que nous sommes invités : des informations, dont vous vous direz sans doute que vous les connaissiez mais que vous aviez du mal à relier entre elles, se mettent en résonance de façon bien plus explicites, dans une démarche très pédagogique et jamais culpabilisante. On pourrait en sortir désespéré mais bien au contraire, Jean-Marc Jancovici étant un homme d’actions et non de constats (comme il le montre avec The Shift Project) il me semble qu’on termine cette lecture avec une furieuse envie d’agir et de ne surtout pas baisser les bras !

Cela tombe bien, car mon secteur d’activité, celui dans lequel je peux apporter l'énergie de mon Iron-Man à l’édifice, c’est l’Immobilier !

Or, dans nos domaines du Bâtiment et de l’Immobilier, ce monde de l’« Habiter » comme le définit la nomenclature de l’Economie de la Fonctionnalité et de la Coopération (EFC), notre problématique n’est déjà plus, contrairement à d’autres secteurs, de trouver les moyens de faire autrement : sans tomber dans les pièges d’un optimisme béat ou d’un greenwashing effréné, de nombreuses solutions existent d’ores et déjà pour réduire significativement l’impact du secteur, et en premier lieu son impact carbone, tout en nous faisant sortir de la dissonance cognitive que décrit Ovide.

Ce n’est donc pas tant le « Pouvoir-faire » qui doit désormais nous occuper, mais bien le « Vouloir-faire » ou, pour le formuler autrement, de créer les conditions (culturelles, techniques, règlementaires …) d’une nouvelle répartition de la valeur autour de l’acte de construire et d’habiter.

Des exemples ? Ils sont en nombre !

En matière de sobriété, le travail en amont autour des usages réels des utilisateurs, que ce soit dans le résidentiel ou dans l’immobilier professionnel, permet d’affecter plus sobrement les espaces aux différentes fonctions. Dans la construction neuve, la priorisation des questions environnementales au sein des paramètres d’un projet permet aussi d’améliorer le travail de conception. Lorsque intelligence collective et interdisciplinarité peuvent cohabiter dans un projet avec l’analyse du rendement financier, des progrès considérables peuvent être réalisés.

En matière d’efficacité énergétique, la variété des matériaux et des techniques à des couts compétitifs offrent des alternatives crédibles : les matériaux biosourcés sont là, le volontarisme de l’ensemble de la filière doit permettre de faire sauter le frein des habitudes des entreprises. La filière du réemploi est également en ordre de bataille, animée par des acteurs extrêmement créatifs. Et dans l’ancien, le remplacement des équipements, par exemple dans le domaine de l’éclairage, permet des gains multiples (consommation, impact, confort …) visibles et partageables par toutes les parties prenantes !

Enfin, même pour la compensation, le secteur dispose de capacités considérables, avec des technologies éprouvées et pérennes dans le temps. Dès 2023, la loi Climat Résilience viendra conforter par sa dimension réglementaire une mutation qui ne traine encore que par le manque de connaissances des acteurs, plus que par manque de volonté.

Aussi, au moment de me lancer dans cette nouvelle année, je ne peux m’empêcher de passer outre tout ce qui pourrait nous inciter à la morosité et, comme les auteurs du Monde sans Fin, de rester indécrottablement optimiste :

« Je vois le Bien, je l’approuve et … On s’y met en 2022 ? »

PS : Merci à Guillaume Martin, le « Vélosophe » pour la citation d’Ovide que j’ai pioché dans son excellent ouvrage « La Société du Peloton – Philosophie de l’individu dans le groupe », et qui a ouvert sa saison cycliste aujourd’hui même !


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